Un entretien avec Frédéric Boccara

Economiste et statisticien, Frédéric Boccara est administrateur de l’Insee, chercheur associé au Centre d’économie de l’université Paris-Nord (CEPN) et membre fondateur du conseil d’administration des Économistes atterrés. Comme les syndicats, il prône le conditionnement des aides publiques aux entreprises.

Source : La Marseillaise du 13 octobre 2023

La Marseillaise : Pouvez-vous expliquer l’évolution de l’inflation ces derniers mois en France ?

Frédéric Boccara : L’inflation était un peu moins élevée en France que dans le reste de l’Europe pour deux raisons : les mesures prises par le gouvernement sous la pression sociale et le fait qu’on ne soit pas les premiers exposés aux problèmes d’approvisionnement en gaz. Maintenant, l’inflation ne reflue plus, elle remonte un peu et elle tend même à être l’une des plus élevées de l’Union européenne. Cela veut donc dire que les prix continuent d’augmenter et atteignent un niveau très élevé. Les produits de l’alimentation sont très chers tout comme les prix de l’énergie. Ça touche donc prioritairement les ménages vulnérables et des gens qui ont des bas revenus. Mais cette inflation n’est pas la faute à pas de chance. Bien sûr, le gouvernement nous dit qu’il ne l’avait pas vue venir. Mais nous, nous avions vu venir la cause : les entreprises augmentent leurs marges. Il faudrait rendre transparentes les marges et les coûts derrière ces marges.

La Marseillaise : Comment le gouvernement traite cette question de l’inflation ?

Frédéric Boccara : Comme si c’était une inflation de demande c’est-à-dire d’excès d’achat, alors que c’est une inflation d’insuffisance d’offre et de marché spéculatif. Leur politique monétaire vise à briser la demande, notamment avec la hausse des taux d’intérêt, mais ça nous amène droit vers la récession. Pourtant, il existe des leviers comme le prix de l’électricité. Je n’utilise pas la formule de « sortir du marché de l’électricité », parce que je pense qu’il ne faut pas jouer avec le feu du souverainisme, donc j’utilise la formule « il faut débrancher le prix de l’électricité du marché spéculatif européen, et donc de fait du prix du gaz, tout en continuant la nécessaire interconnexion des réseaux ». La France peut le faire tout de suite par une loi avec une tarification au prix de production. Avec cette loi, la France pourrait ensuite au-
toriser les écoles, les universités, les offices HLM… à acheter l’électricité à ce prix, parce que la loi actuelle interdit à toutes les personnes publiques d’acheter au prix régulé.

La Marseillaise : Quelle est la conséquence de cette inflation ?

Frédéric Boccara : C’est la souffrance sociale et la non-réponse aux enjeux climatiques et sociaux. La mobilisation des syndicats vient à point nommé. Ils montrent qu’ils sont debout, que le monde du travail peut relever la tête malgré les coups qu’il a pris. Il y a eu un renforcement des organisations syndicales avec une unité syndicale qui dit stop à l’austérité, qui veut développer le service public et qui se positionne sur l’utilisation de l’argent public.

La Marseillaise : Justement, pour vous, le plus important dans les revendications syndicales c’est le conditionnement des aides publiques aux entreprises. Pourquoi ?

Frédéric Boccara : L’unité syndicale sur ce point est très importante. Nous avons un levier considérable, puisque d’après la CGT, l’État donne 200 milliards d’aides publiques aux entreprises. Il faut donc mettre comme condition à ces aides que les entreprises développent les salaires, l’emploi et les formations. Actuellement, les conditions sont de faire des bas salaires, puisqu’il y a des exonérations de cotisations sociales pour les bas salaires. Si le salaire dépasse 1,2 fois le Smic, l’entreprise n’a plus cette exonération. C’est donc le levier le plus important pour que les entreprises changent leur politique d’emploi et de production. On peut très bien conditionner les aides à une hausse des salaires, à un mouvement vers l’égalité salariale femmes-hommes et à un autre type de production. Il y a une unité nouvelle sur ce point, puisque même la CFDT consent à s’interroger et à remettre en cause les exonérations de cotisations sociales. Il y a déjà eu un moment d’intersyndicale au lendemain de la crise de 2008. En janvier 2009, il y a une énorme manifestation avec une grande plateforme unificatrice qui s’interroge sur l’utilisation de l’argent et la conditionnalité des aides. À cette manifestation, Nicolas Sarkozy répond en supprimant la taxe professionnelle, le seul impôt sur le capital des entreprises qui existait et l’intersyndicale se perd. Maintenant que l’intersyndicale se repositionne sur ce sujet, la question c’est : est-ce que les partis politiques vont être à la hauteur de cette nouveauté ?

La Marseillaise : En quoi le conditionnement de ces aides changerait la société française ?

Frédéric Boccara : Cela ouvrirait un autre fonctionnement des entreprises et même une nouvelle démocratie. C’est très profond. Si on conditionne les aides, si on peut surveiller, c’est toute une autre vision de la politique que ça implique. Non seulement nous baissons les autres coûts, mais nous rentrons dans un autre chemin d’efficacité. Nous faisons donc des dépenses d’efficacité nouvelle. Et il y a 200 milliards d’euros pour le faire.

La Marseillaise : Vous militez pour un Smic européen. En quoi cela aurait un impact pour la France ?

Frédéric Boccara : Nous poussons pour que dans chaque pays d’Europe, il y ait un Smic adapté aux conditions du pays, avec des engagements pour y arriver. En France, ça diminuerait la concurrence salariale. Les aides publiques européennes, et surtout la Banque centrale européenne, doivent appuyer le développement des salaires, de l’emploi et de la formation. Aujourd’hui, elle refinance le crédit aux entreprises, surtout pour les plus rentables, donc c’est elle qui diminue l’emploi. Elle doit changer sa philosophie et c’est possible. Mais ce n’est pas sa logique actuelle.

Lise