Fusion carte Vitale – carte d’identité ?

Une chronique de Christophe Prudhomme, médecin urgentiste au Samu 93, Porte-Parole de l’Association des Médecins Urgentistes de France, et membre de la CGT.

Mais quelle mouche a donc piqué Gabriel Attal pour faire une telle proposition ? Il faut décrypter le discours du ministre des Comptes publics pour comprendre que le sujet traité est celui de la fraude et que, comme son mentor Emmanuel Macron, cette opération participe de la chasse sur le terrain du RN. Son discours en rajoute sur la fraude des assurés sociaux, plutôt que sur celle des professionnels et des employeurs. Une approche qui peut sembler teintée de bon sens, mais qui est en fait très fortement connotée par la désignation des éternels boucs émissaires que sont les étrangers.

Regardons les chiffres de la Cour des comptes. Elle estime la fraude aux prestations sociales aux alentours de 6 milliards d’euros, très loin des 30 milliards cités par le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire, et repris servilement par les médias. Elle souligne par ailleurs que, pour le RSA, la fraude, estimée à 800 millions, est très en dessous des économies réalisées du fait du non-recours à cette prestation : 5,7 milliards (lire page 6). Autres chiffres éclairants, ceux de l’assurance-maladie, qui souligne que 21 % du montant des fraudes viennent des assurés sociaux, tandis que 78 % proviennent des professionnels et établissements de santé. En ce qui concerne les retraites, l’exemple de « centenaires » africains touchant encore une pension alors qu’ils sont décédés est complètement marginal, avec un montant global des fraudes estimé entre 0,1 et 0,3 % du total des pensions versées. Par contre, Gabriel Attal passe sous silence les chiffres qui constituent le vrai problème : la fraude aux cotisations sociales par les employeurs et qui s’élève à 14 milliards ! À cela s’ajoute celle aux impôts sur les sociétés, 27 milliards, et celle aux impôts sur le revenu, 17 milliards. Résumons : d’un côté, 6 milliards ; de l’autre, 56 milliards. Ainsi, le projet de fusion entre la carte d’identité et la carte Vitale vise à focaliser le débat sur le terrain des immigrés qui profiteraient du système, soit le fonds de commerce raciste de Marine Le Pen. Après l’opération de légitimation du RN par le président de la République, son ministre chasse sur les mêmes terres.

En outre, au-delà de l’aspect moral, lier au niveau administratif l’affiliation à la Sécurité sociale à une preuve de nationalité est probablement anticonstitutionnel. En effet, l’alinéa 11 du préambule de la Constitution de 1946, toujours en vigueur, est ainsi rédigé : « La nation garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. » Nous ne sommes pas très loin de l’arroseur arrosé. En mettant en lumière, à l’occasion du débat sur les retraites, les artifices de notre Constitution, le gouvernement va se voir tenu de garantir la pleine et entière application de ses différents articles… sans exception.

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