Caroline Blanchot, secrétaire générale de l’UGICT : les enjeux liés à l’intelligence artificielle

Caroline Blanchot, secrétaire générale de l’Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens (UGICT) CGT, critique, dans une tribune au « Monde », les conclusions du rapport de la Commission de l’IA remis au gouvernement le 13 mars 2024.

Source : Le Monde

« Il est inconcevable que le déploiement de l’intelligence artificielle se fasse sans débat public et sans évaluation de son impact sur notre travail. »

L’effervescence autour de la nouvelle génération d’intelligence artificielle (IA), l’IA générative, entretenue par les multinationales de la tech, doit offrir l’occasion de questionner les enjeux liés à cette accélération du progrès technique. Ils sont sociaux, économiques, éthiques, démocratiques, et questionnent le modèle même de son développement au regard de son impact environnemental. A-t-on besoin de l’IA partout, et pour faire quoi ? Voulons-nous dépendre de l’IA dans l’exercice de nos missions ? Quelles sont les limites de son développement ?

Loin de se poser ces questions, le gouvernement, avec sa Commission de l’intelligence artificielle, a publié, le 13 mars, un 13 mars, un rapport contenant 25 recommandations pour que « la France puisse tirer parti de cette révolution
technologique ». Ses recommandations sont assorties de budgets de plusieurs milliards d’euros qui, sans surprise, iront dans les poches d’entreprises privées, sans conditionner les aides publiques versées et sans apporter de garanties aux travailleurs et aux citoyens.

En engageant la nation « encore plus vite et encore plus loin » dans le numérique et « sans régulation », comme l’a annoncé, le 19 septembre 2023, Bruno Le Maire, le gouvernement s’affranchit de tout débat, pourtant nécessaire pour introduire une telle technologie capable de refaçonner nos sociétés. Pour les ingénieurs, cadres, chercheurs et techniciens de la CGT, la conception, les _conditions de mise en place et l’utilisation des dispositifs d’lA nécessitent un véritable débat sociétal. Ce serait d’ailleurs l’occasion de revitaliser notre démocratie, en remettant au centre des enjeux les relations sociales et la négociation collective laissées en berne. La
démocratie ne se décrète pas à coups de 49.3. Elle a besoin de ses corps intermédiaires et de ses syndicats pour exister.

Le travail, dans toutes ses dimensions, éclaire les sujets à traiter pour répondre aux défis sociaux et environnementaux, et constitue un puissant levier pour orienter et accompagner au mieux les évolutions humaines. C’est en mobilisant ces nouvelles technologies que nous pourrons garantir la transition écologique et assurer le
progrès social. Le numérique, avec toutes ses déclinaisons (IA, objets connectés, blockchain, puces RFID [de l’anglais Radio Frequency Identification], etc.) permet d’obtenir la traçabilité de l’activité des entreprises sur les conditions sociales et environnementales de fabrication des services et produits manufacturés.

Objectifs politiques

C’est un moyen efficace pour établir une cartographie de l’empreinte sociale et écologique de toute la chaîne de fabrication et de valeur. L’utilisation du numérique à ces fins faciliterait l’intervention des syndicats, des ONG et des citoyens. Mais l’IA servira-t-elle à ça, et surtout… qui doit en décider ?

Comme toute technologie, et à l’heure de son dévoiement sur les zones de conflits, l’utilisation de l’IA n’est pas neutre, mais répond à des objectifs qui sont intrinsèquement politiques. Il est donc inconcevable que son déploiement se fasse sans débat public et sans évaluation de son impact sur notre travail.

Le rapport de la Commission de l’A en dit long sur le projet du gouvernement : lâcher des milliards aux entreprises, mais laisser des lignes budgétaires à 0 euro pour le dialogue social, et des montants dérisoires (200 millions d’euros) pour aider aux reconversions professionnelles. Ces dernières seront pourtant essentielles quand l’IA aura fini de servir de prétexte pour détruire des emplois, et notamment ceux occupés en majorité par des femmes. Selon un rapport de l’OCDE (2023), ce sont 27 % des emplois globaux qui seront fortement affectés par l’instauration de l’IA.

Le sujet de l’environnement n’est, quant à lui, même pas abordé quand il s’agit d’investir dans les infrastructures. Pour produire les composants nécessaires au développement de l’IA et pour éviter la surchauffe des machines, il faut des systèmes de ventilation et des litres d’eau. Or, plusieurs chercheurs ont estimé que la demande croissante en lA risque d’entraîner une augmentation de l’extraction de l’eau de 4,2 à 6,6 milliards de mètres cubes d’ici à 2027, alors même que nous connaissons de plus en plus d’épisodes de sécheresse.

Une régression sur les questions des droits fondamentaux

L’IA est dépendante des bases de données que nous avons créées. Et, comme toute construction humaine, ces bases de données sont sous l’emprise de nos propres biais – qu’ils soient sexistes, racistes, ethnocentrés, etc. Quelle réflexion est menée par celles et ceux qui produisent les algorithmes et par ceux qui traitent ces bases de données ?

Dans son rapport, la commission souhaite libérer l’accès aux données, dans une approche qui consiste à « supprimer des procédures d’autorisation d’accès aux données de santé et de réduire les délais de réponse de la CNIL » [Commission nationale de l’informatique et des libertés]. Il s’agit là d’une véritable régression sur les questions des droits fondamentaux des citoyens : droit à l’information, à l’accès, à la rectification, à l’oubli et à la portabilité. Se posent aussi la question de la propriété intellectuelle, celle de la reconnaissance de nos qualifications et des choix d’investissements dans la recherche.

Les ingénieurs, cadres, chercheurs et techniciens de la CGT œuvreront à la conception d’un modèle alternatif centré sur l’humain et la satisfaction de ses besoins économiques, sociaux et environnementaux. Une chose est sûre : nous ne déléguerons pas cette réflexion aux algorithmes.

 

Lise